Le coin lecteur : La revue du “Livre de l’Art du Combat” de Franck Cinato et André Surprenant, édition 2015

Aujourd’hui, on s’attaque à un gros morceau. Sans doute le livre ayant trait aux AMHE le plus attendu de ces cinq dernières années avec le livre de l’Art Chevaleresque du combat de Daniel Jacquet (2013). J’ai nommé la réédition critique du Livre de l’Art du Combat par Franck Cinato et André Surprenant (2015) !

Quoi qu’est-ce donc que cet ouvrage ?

Il s’agit du travail critique d’un chercheur du CNRS sur le Liber de Arte Dimicatoria, aussi connu sous les doux pseudonymes de Manuscrit de la Tour, Manuscrit de Walpurgis, Manuscrit de Liutger ou plus simplement le I.33.

Mais amis lecteur, qu’est-ce que le fameux Livre de l’Art du Combat dont traite cet ouvrage, me demanderez-vous ?

Tout simplement le manuscrit le plus stylé, le plus beau, le plus “swag” comme disent les jeunes. En fait, le plus ancien “manuel de combat”, puisqu’il est écrit au tournant des XIIIe et XIVe siècles. Un manuel très particulier par bien des aspects: ne serait-ce que parce qu’on voit des prêtres s’avoiner gentiment à grands renforts d’épée et de bocle.

 

Pour comprendre la hype autour de ce livre, il faut savoir que c’est la seconde édition du même ouvrage, la première ayant eu lieu en 2009 et étant épuisé depuis pas mal d’années, laissant toute une communauté d’AMHeurs/istes sans matière première pour travailler une source si belle, mais si complexe. Il y a donc eu un effet d’attente considérable pour la réédition de cet ouvrage, surtout quand on connaît le récent engouement pour l’épée/bocle selon le MS. I.33 en France:

  • Succès des ateliers des Lugdunenses à l’Isle-Adam : Fanny Binard en 2013, Olivier Gourdon, 2014.
  • Rassemblement des bocleurs à Melun organisé par Luctatio (2013). Ces mêmes Luctationes qui ont proposé un atelier sur les entrées en lutte dans le I.33 au l’Isle-Adam 2013.
  • L’Ost du Griffon Noir invite à Toulouse Roland Warzecha (Dimicator) pour une master class (mars 2014).
  • Frédéric Tracy (Medieval Combat), organise le premier tournoi d’épée/bocle à l’HEMAC XIII de Dijon (mai 2014). Une seconde édition a été tenue cette année.
  • A l’HEMAC XIV, l’atelier de Roland Fuhrmann fait gymnase comble.

Par ailleurs, les équipementiers ont permis un réel développement de la pratique en proposant du matériel adapté à des prix abordables : on pense bien sûr à Peter Regenyei mais aussi à Vitor Berbekucz qui vient de sortir un modèle d’épée spécifique : la Luctatio.

S’est développée aussi une vraie réflexion autour de l’épée du I.33, de sa forme et de ses propriétés mécaniques spécifiques : Thibaud Pascual travaille en collaboration avec plusieurs pratiquants, dont Anthony Menting, pour penser et repenser l’outil de travail de la source et pouvoir créer les simulateurs les plus optimisés pour couvrir tous les aspects de la pratique.

Tous ces indices très resserrés dans le temps montrent l’essor de la pratique du fameux Livre de l’Art du Combat. A vrai dire, de mon point de jeune pratiquant du I.33 (je suis tombé dedans au fameux l’Isle-Adam de 2013), il ne me manquait plus… qu’un vrai travail publié sur la source, si possible en Français, accessible à tous ! Travail introuvable puisque épuisé depuis belle lurette.

On peut certes glaner des informations sur le descriptif des pièces ici et là sur les internets, mais il est très difficile de trouver de vrais éléments de fond sur la source en elle-même qui puissent répondent à plein de questions:

  • Pourquoi deux clercs tiennent-ils les armes ?
  • Pourquoi l’épée/bocle ?
  • Pourquoi ce manuscrit ?

Eh bien, amis AMHEurs (ou AMHistes), faites votre deuil : ce livre ne répond à aucune de ces questions. Il ne s’agit pas d’un livre d’Arts Martiaux Historiques Européens mais d’une édition critique universitaire. A la lecture de cet ouvrage, vous connaîtrez tout ce qui entoure la source, toute la critique codicologique, tout ce que dit la source mais cette édition ne constitue pas une “recette de cuisine” ou n’est pas “le I.33 pour les Nuls, comment briller facilement avec une épée et une bocle ?”

Ce n’est pas parce que vous passerez dix ou douze heures à arpenter la prose parfois ardue et rêche des auteurs que vous deviendrez un expert dans le maniement des armes. Par contre… Vous en sortirez avec une nouvelle vision sur la source.

Ceux qui ont déjà plongé leur nez et usé leurs rétines sur les 128 scènes présentées dans le codex savent combien il est difficile de les décrypter et de les interpréter.

Allez, juste pour rire: qu’est-ce qu’un durchtritt et comment s’effectue-t-il ?

Encore une fois, NON, cet ouvrage n’est pas un “prêt-à-consommer” du I.33. Mais sa lecture est indispensable pour celui qui voudrait aller au plus loin dans sa pratique de la source.

Déjà, car il s’agit d’un travail universitaire d’une belle qualité, remarquablement organisé. Je vous livre ici une table des matières simplifiée.

  • Avant propos de la seconde édition
  • Introduction : 56 pages dont la lecture et la compréhension sont indispensables. Elles posent des bases de réflexion, des interprétations et apportent un éclairage thémtique lumineux sur de nombreux domaines. Jugez par vous-mêmes selon ces quelques intitulés des chapitres : “Un objet à questionner”, “liber vetustissimus” (le plus vieux livre ? Mais d’ailleurs, le I.33 est-il un livre ? A-t-il été pensé comme tel ?), “Un Art du combat”.
  • Ensuite vient l’édition commentée qui suit l’ordre des pièces dans lequel le manuscrit nous les présente. Et si vous avez lu l’introduction, vous verrez que cet ordre n’est peut-être pas l’original ! Eh oui, encore une piste de réflexion de plus…
  • Les Annexes sont variées, passionnantes, riches de “Oh mais c’est génial ça, j’y avais même pas pensé”. Petit échantillon en vrac : “distribution des pièces en séries thématiques” ou “distribution des pièces et des exemples suivant l’ordre des cahiers”, “figures et procédés d’escrime”.
  • L’édition s’achève avec un Index morphologique et l’inévitable bibliographie. 

Comment se présente-t-il ?

56 pages d’introduction auxquelles il faut ajouter 359 pages pour l’édition en elle-même. C’est ce qu’on appelle communément “un beau pavé”. Prix de vente annoncé : 34,90€. Autrement dit: c’est donné. Ce genre d’ouvrages se trouve habituellement autour des 70€ à 80€. A ce prix, pas besoin de renifler sur une police d’écriture très standard, apanage des ouvrages universitaires, ou sur une impression des pièces en noir et blanc.

A titre personnel, je trouve ce choix très pertinent: les pièces sont claires, bien décrites, avec un bon degré de détail et une pixellisation inexistante. Ce qui facilite grandement la lecture graphique.

Au niveau du texte… Eh bien, c’est un ouvrage universitaire, avec parfois plus de notes de bas de page que de corps de texte (pages XXX, XXIX, LXXV par exemple). La mise en page est très compacte, avec peu de paragraphes ou de retours à la ligne.

Par ailleurs, là est ma principale critique du livre, le texte est ardu, difficile à lire. Les auteurs s’adressent au lecteur comme s’il était membre d’un club très select. Je vous en livre un passage:

Il n’y a pas en fait à s’étonner que la possibilité de catégoriser les appartenances identitaires des protagonistes et des pratiques illustrés dans le Liber de Arte dimicatoria se situe dans la continuité de cette polarisation fondamentale de l’ordo sociétal au moyen âge. page LXV

Les phrases sont longues, émaillées de termes techniques et de subordonnées. Les phrases de 8 lignes ne sont pas rares (page XL et LXIV par exemple) et rendent la lecture de la partie introductive pour le moins… sportive !

La lecture de l’édition critique des pièces est (un peu) plus aisée car suit un modèle stéréotypé. Il se présente sur une double page, la gauche est réservée au texte latin + commentaire de transcription + traduction en français + commentaire de l’exemple donné par la pièce. La page de droite est réservée à l’illustration.

Des organigrammes viennent compléter le discours dans les annexes mais nécessitent de bien connaître le référencement des pièces pour être parfaitement compris et exploitables.

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Qu’apporte cet ouvrage à la compréhension du I.33 ?

Je provoque, je provoque… Mais pas tant que ça. Les amateurs de Walpurge et Liutger savent à quel point le I.33 est difficile à lire, à interpréter et à pratiquer… Ca devient parfois frustrant même de voir qu’on a dégagé tant d’énergie pour se faire plier dès qu’on rencontre un péon qui fait de l’épée/bocle bolonaise (admirez la gratuité de la remarque).

On pourrait être tenté de voir dans cet ouvrage la clef qui nous ouvrira des portes vers une meilleure compréhension des arcanes du bouquin, le rouage qui remettra en route une machine complexe…

 

Que nenni non point !

Certes, il a l’avantage de proposer une traduction française pointue, de qualité, avec des commentaires de l’auteur.

MAIS 

  • Si vous n’achetez ce livre que pour cela avec en vue la pratique à partir de cette traduction… C’est, à mon sens inutile. Il existe une foultitude de sites internets, wiki, chaînes vidéos, groupes facebook dédiés à la compréhension et à la pratique du I.33. En farfouillant bien le ouèbe, on trouve même des traductions planche par planche en vil anglais, des .pdf et des diaporamas détaillant les bases du manuscrit. En gros, pas besoin de se farcir un pavé pareil si c’est juste pour faire mumuse avec une épée et une bocle ! (gratuité de la remarque, le retour !)
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  • Le livre ne donne aucune réponse ferme et définitive sur les questions soulevées par le manuscrit. En refermant l’ouvrage de F. Cinato et A. Surprenant, j’avais la désagréable impression que j’avais plus de questions à résoudre qu’au début de la lecture. Les (lumineux) chapitres d’introduction ouvrent d’énormes perspectives de recherche et de développement… mais ne les développent pas. Seules trois pages sont consacrées à “l’interprétation scolastique” du manuscrit alors que c’était là une de mes principales attentes de lecture.
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  • Le texte s’avère parfois frustrant à la lecture, car il est parcouru du syndrome du “mais pas que”. Pour résumer,
    Le I.33 est un livre, mais pas que, il est constitué de cahiers, c’est un ensemble fluide. Le I.33 est un ensemble fluide, mais pas que, il suit une logique typique de l’université médiévale. Le I.33 suit une logique de l’université médiévale, mais pas que, c’est aussi un Art du combat. Le I.33 est un art du combat, mais pas que, c’est aussi un livre avec plein de représentations dedans.
    Je me rends coupable de “mauvaise langue” et de simplification à l’extrême mais il s’agit de mon ressenti à chaud, à la première lecture. J’ai pu voir la myriade de thèmes abordés par les auteurs, sans pour autant être fixé par des conclusions claires à leur sujet. A la fin de la lecture, l’ouvrage est aussi mystérieux qu’à la première…
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  • Le texte commence à dater un peu. La première édition a eu lieu en 2009. Nous sommes en 2015 et le corps du texte n’a subi aucune modification. F. Cinato a effectué pour cette seconde édition une précision de l’étude codicologique du manuscrit (étude sur le document historique en lui-même) et une mise à jour bibliographique. Pourquoi ne pas avoir parlé des derniers développements et publications sur le phénomène universitaire au Moyen Âge : Une parution à ce sujet a été faite en 2013.
    Si l’auteur cite le colloque de l’HEMAC de 2003, il n’y a pas eu de mise à jour des connaissances et perspectives données par “le monde des AMHE”. Pour exemple : doit-on utiliser des épées Oakeshott type XVI (comme l’indique F. Cinato dans ce présent ouvrage et comme le font les pratiquants des Lugdunenses) ou privilégie-t-on les type XIV à l’image d’une pratique récente, se répandant de plus en plus, notamment chez beaucoup de pratiquants allemands ? Mais cette absence de mise à jour n’est-elle pas un signe de la séparation irréductible entre le monde de la recherche universitaire professionnelle et celui de notre pratique de loisir ?

Maintenant, une fois qu’on a dit tout cela, on repose le livre ?

EH BIEN NON ! Certes, l’ouvrage n’est pas facile à lire et peut-être pas à mettre entre toutes les mains tant le contenu est complexe et nécessite de solides références historiques pour être compréhensible. Mais qu’est-ce qu’il nous apporte à la lecture.

Je veux dire… Ok, il pose plein de question. Ok, il est raide à la descente. Ok, il faut se battre pour terminer les paragraphes qui vous intéressent. Ok, la lecture ne vous donnera pas les réponses que vous attendiez.

Par contre ! Par contre, cela donnera tous les outils pour permettre d’approcher au mieux une compréhension fine du manuscrit.

Ce n’est pas l’ouvrage qui permet une mise en pratique directe du I.33.

Par contre, c’est l’ouvrage qui permettra de poser les jalons d’une réflexion personnelle sur le manuscrit. Réflexion à partir de laquelle on pourra se forger sa propre représentation et construire sa pratique du manuscrit. Mais il y aura du travail à fournir entre la lecture du livre de F. Cinato et d’A. Surprenant et la mise en pratique.

Surtout, il pose des bases indispensables pour comprendre le fonctionnement des personnes qui ont produit cette œuvre il y a près de six cents ans. Et l’ouvrage possède un immense mérite: il aborde tous les aspects, tous les questionnements possibles concernant la production de cet ouvrage unique. Et, ce faisant, il donne à son lecteur une matière à penser, à nourrir la réflexion et lui permet, par les nombreuses notes de bas de page et une bibliographie abondante, d’aller lui-même chercher les informations dont il a besoin pour extraire la substantifique moelle de l’ouvrage.

A la fin de l’ouvrage et de la démonstration de F. Cinato et d’A. Surprenant, on est convaincu du fait que le Liber de Arte dimicatoria n’est décidément pas réductible aux faits d’être le premier manuscrit traitant d’un art du combat ni d’être une exception (pas d’autre manuscrit retrouvé à ce moment). Le Liber est représentatif d’un monde, d’un art et de toute une culture. La démonstration, rigoureuse à l’extrême des auteurs, ne laisse que très peu de place au doute ou à la critique de fond: ils traitent leur sujet en universitaires et livrent les fruits d’un travail long, minutieux, intellectuellement honnête.

Ils n’hésitent pas à mettre en avant les atouts et lacunes du manuscrit en les passant au filtre de l’implacable critique historique, réalisée avec méthode, savoir-faire et impartialité. On voit qu’ils aiment le I.33, qu’ils l’ont poncé en long et en large, qu’ils en ont rêvé la nuit. Mais ils ont gardé à son sujet une belle lucidité: ils nous accompagnent dans notre découverte de cette œuvre, montrant le chemin, les obstacles, les facilités et les limites d’un tel ouvrage.

Conclusion

J’ai adoré !

J’ai aimé inconditionnellement la lecture de ce livre. Parce qu’il m’a livré un travail de fond, minutieux, rigoureux, vrai, sur le I.33. Grâce à lui, j’ai l’impression de m’approprier un peu plus le manuscrit, d’avoir découvert à son sujet tout un tas de nouvelles choses.

Le livre de F. Cinato et A. Surprenant m’a montré également la distance qu’il y a entre la production universitaire et les AMHE. La nécessité d’avoir deux étapes supplémentaires entre la recherche et la pratique: la transmission d’un savoir et la production de matériaux pédagogiques. Tout comme le Liber n’était sans doute pas destiné aux élèves mais aux sacerdotes, aux professeurs, le livre de F. Cinato n’est pas une “recette de cuisine du I.33”, mais un livre amenant la réflexion sur le I.33 et tout son environnement. Réflexion à partir de laquelle on pourra dégager du matériau de mise en pratique.

Les + :

  • Travail d’une excellente qualité.
  • Rapport qualité/prix imbattable.
  • Apport de matériaux de réflexion indispensables sur le I.33.
  • Le livre “donne à penser” plus qu’il ne dirige la réflexion, laissant la liberté à son lecteur d’approfondir par lui-même les axes de recherche esquissés dans ces quelques pages.

Les – :

  • Mise en page austère.
  • Rédaction parfois ardue.
  • Peu de mise à jour par rapport à l’édition de 2009.
  • On aurait apprécié des plus amples développements sur les thèmes à peine abordés dans l’introduction. Heureusement qu’il reste pour cela les articles de F. Cinato à lire !

En espérant que cette revue vous aura été utile. Moi, je retourne à ma lecture !

Aurélien N.

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